Description de l'espace Les photographies Ce qui nous manque Les travaux en cours
Où est contée l'édifiante histoire d'un cinéma de quartier qu'on a nommé
(Le) et que l'association "les Amis de Tolbiac" se prit un jour à vouloir sauver.


En voici la très véridique histoire

Le Barbizon est un alias tardif. Notre cinéma naît cinématographe, à cette époque où l'on parlait d'automobiles et de phonographes, en n'omettant aucune syllabe, fasciné qu'on était par ces grâces d'un nouveau siècle (rythme ternaire à la Frédéric Mitterrand). Il apparaît en effet pour la première fois dans une lettre du 26 avril 1911 où un monsieur Jules Gray, qui vit rue Richemont à Paris, sollicite le préfet de Paris pour obtenir de lui l'autorisation de construire une salle de cinématographe sur le terrain non construit sis 141, rue de Tolbiac à Paris XIIIe arrondissement. Une demande d'autorisation de construire est faite auprès des services techniques de la Mairie de Paris et de la Préfecture (à l'époque, la Mairie est sous la tutelle de l'administration préfectorale, mais, ça, c'est une autre histoire, merci Oncle Paul), pour un bâtiment qui ferait 20 mètres de profondeur sur 10,65 mètres de façade sur la rue de Tolbiac. Le 13 mai suivant, le service des égouts donne un avis favorable à la construction.
Las, c'était sans compter sur la sagacité de l'architecte-voyer adjoint, un homme des services de la Préfecture, qui, par deux fois, va refuser le permis de construire. C'est en fait, dans un laps de temps assez court, le jeu normal des aller retours entre le promoteur et l'Administration. Le 6 mai 1911, l'architecte voyer refuse le permis de construire pour une bonne raison, considérant qu'il n'est produit aucun plan à l'appui de la demande. Les plans joints au dossier final à sont en effet datés du 15 mai 1911. Le 30 mai, l'architecte-voyer maintien son refus, pour trois raisons : il n'a pas d'élévation de la façade sur la rue de Tolbiac ; les loges d'artistes ne sont ni aérées ni éclairées, et enfin, il n'est pas prévu de cabinets d'aisance à usage du personnel. Notons au passage que les spectateurs peuvent bien avoir une cystite, ils n'ont qu'à se retenir. Plusieurs " bleus ", c'est-à-dire des plans en blanc sur fond bleu attestent des modifications et des discussions avec la Ville. Enfin, le 17 juin 1911, après examen des nouveaux plans, notre architecte-voyer finit par accorder la délivrance du permis de construire. Quelques mois plus tard, le même architecte constate sur place que les travaux ont été exécutés conformément à la permission de construire et qu'il y a lieu de classer l'affaire. Le Cinématographe des familles est né, sans doute quelque temps auparavant (il faut compter avec l'inertie administrative, une fois qu'elle a été prévenue de l'achèvement des travaux).
Quelle allure a-t-il, ce jeune cinématographe ? D'abord, les hommes de l'aventure : son architecte est Mr Hoffelt, un gars de Montreuil. Le plan de la façade indique deux noms de propriétaires, Gay et Christy. Du second, on ne sait rien de plus. Quant à la bâtisse, c'est une salle rectangulaire de 514 places, 8,40m de large sur 17,9m de long jusqu'à la scène et l'écran, et de 25,35 m de long jusqu'à la rue. Une cabine de projection, une scène, deux loges situées derrière la scène, un bureau-guichet. La charpente en fer, supporte un toit fait de tôle ondulée. A l'intérieur, le plafond est plâtré puis enduit, et la façade est un bâti de fer rempli de carreaux de plâtre. Le Ciné des Familles est mitoyen sur six étages de chaque côté. La façade est dans le style un peu chargé de l'époque, avec médaillons en relief à mandolines et trompettes et nombruses moulures. Le guichet est dans l'axe de symétrie de la façade, et, de part et d'autre, s'ouvrent deux baies rectangulaires à rideau de fer, une entrée et une sortie, ou bien deux entrées sorties.
Le Cinématographe des Familles naît dans le plein essor des salles de cinéma à Paris, entre 1905 et 1914 environ. Mais, on peut le considérer à plus d'un titre comme un ancêtre du modèle actuel de salle. Sa forme d'abord : il est rectangulaire. On n'a pas encore adopté la forme en trapèze, où l'écran est sur le plus petit des côtés parallèles, et qui fait converger tous les regards vers le spectacle. Ensuite, le Ciné des Familles, comme presque toutes les autres salles d'alors, est équipé d'une vraie scène de théâtre (sans fosse d'orchestre) Et pourquoi, me demanderez-vous ? D'abord, lors des entractes, il y avait de courts spectacles, du music hall . Ensuite, cette disposition est révélatrice de l'état d'esprit des gérants de salle pionniers d'alors : si cette nouvelle technique ne fait pas florès, on pourra toujours se rabattre sur le théâtre. Enfin, l'absence de toilettes pour le public n'est pas du mépris (en revanche, ce pourrait être la marque d'une construction au rabais) : comme les séances ne sont pas aussi longues qu'aujourd'hui, loin de là, des toilettes sont moins nécessaires. (Le nombre de places a été modifié, puisqu'il est donné avec une capacité d'environ 550 places, après 1945. )
Puis, l'histoire de cette salle se perd dans la masse de l'histoire du cinéma à Paris, et les mentions du Cinématographe des Familles sous ses différents avatars se fait discrète, voire inexistante dans les ouvrages consacrés à la question. JJ MEUSY, spécialiste de la question, mentionne ce lieu en précisant qu'il s'est ensuite appelé le Family Cinéma, puis Le Barbizon, sans préciser quand ces changements ont eu lieu. Sur le tard, le Barbizon était devenu la salle de la communauté asiatique. Des habitués du quartier se souviennent de séances pour enfants. D'autres se rapellent qu'on pouvait y voir d'ineffables mélos chinois pour lesquels on se passait très bien du doublage comme le raconte C. Vialle ; (faut-il y voir une élégante manière de dire que le Barbizon, eh bien, il faisait dans le porno ? Non ? Si. Mais pas seulement. On y passait aussi des films d'action genre coups-de-pieds-partout, kung-fu, qui se passent bien de texte, mais pas de cris.) Le Cinématographe des Familles puis le Family Cinéma, puis Le Barbizon a semble-t-il ouvert sans discontinuer de 1911 à sa dernière séance le 23 mars 1983, alors que la salle était restée dans son jus de l'entre deux guerres (C. Vialle). Depuis décembre 2002, des séances sont régulièrement organisées par un collectif qui a repris le flambeau, et qui, avec plusieurs associations de quartier milite pour la réouverture de ce cinéma qui va tout doucettement sur ses cents ans. Le bel âge.



Sources et bibliographie sur le sujet :
Des remarques, sur les associations qui s'occupent de la réhabilitation de cette salle ne sont peut-être pas à jour.
APADS, VO 11 3641, permis de construire Rue de Tolbiac, 1880-1930.
V. CHAMPION, B. LEMOINE, C. TERREAUX, les cinémas de Paris 1945-1995, paris, délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, 1995.
JJ MEUSY, Paris palaces, ou le temps des cinémas (1894-1918), Paris, CNRS Editions, 1995.
C. VIALLE, je me souviens du XIIIe arrondissement, Paris, Parigramme, 1995.
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